L’effet « Jack in the box »

Tous ceux qui regardent, depuis quelques semaines, les images de chars de conception soviétique détruits se posent la même question : pourquoi perdent-ils leur tourelle de façon si spectaculaire lorsqu’ils sont touchés au combat ? La réponse est bien connue : il s’agit de l’effet « Jack in the box » (ou, pour les francophones, « le diable dans la boite »). 

Si le billet d’aujourd’hui est moins centré sur le jeu vidéo que d’habitude (quoi que, puisqu’il peut alimenter une réflexion sur les destructions de véhicules et les explosions), il nous permettra néanmoins de rendre hommage à la qualité de modélisation dans War Thunder , dont l’option “rayon X” qui va nous permettre d’illustrer nos propos grâce à des captures maison. 

 

Les tankistes russes, condamnés « by design » 

Dans la vision du combat blindé soviétique, le choc du feu et le nombre de chars prévalent sur la survivabilité depuis le T-34. Dans cette optique, les ingénieurs du Pacte de Varsovie ont donc travaillé sur des chars de conception simple, à la puissance de feu conséquente et au profil abaissé.  

Pour pouvoir armer plus de chars, les Soviétiques ont aussi misé sur un équipage composé de 3 soldats, et donc choisi de se passer du chargeur, remplacé par l’autoloader mécanique. Erreur fatale, car ce système de chargement, tel qu’il a été conçu en Russie, expose les munitions à l’impact des projectiles ennemis sur la tourelle, créant une réaction en chaîne qui pulvérise le blindé et son équipage.  

Le meilleur exemple de cette vulnérabilité est le T-72, le char qui a connu le plus de pertes dans le conflit ukrainien (y compris dans ses dernières versions modernisées). Les munitions du T-72 se trouvent dans un chargeur automatique de type carrousel directement sous la tourelle principale et les membres de l’équipage, et sont donc particulièrement exposées à tout impact venant des flancs. 

 

Sur des chars russes pourtant plus modernes, comme le T-80BVM, ou le T-90, la conception est identique:

 

Ainsi que pour les T-64, plus anciens et principalement utilisés par les Ukrainiens:

 

A terme, seul le nouveau char T-14 Armata devrait résoudre cette vulnérabilité, mais il semble n’être, pour l’heure, que l’une des multiples « armes miracle » russes, surmédiatisées mais non produites en série, et encore moins alignées au combat… 

 

En Occident, priorité à la protection de l’équipage 

A la vue de ces modélisations 3D, vous vous dites subitement qu’une carrière dans la cavalerie lourde n’est peut-être finalement pas une si bonne idée. Rassurez-vous, car la doctrine occidentale, qui a, elle, misé sur la survivabilité des chars et des équipages, offre un peu plus de garanties.  

En effet, sur la plupart des blindés occidentaux, les munitions sont conservées sous le plancher, là où le blindage est le plus épais, ou à l’arrière de la tourelle dans un compartiment spécifique. Ce compartiment de stockage n’est pas spécialement mieux protégé, mais il a l’ingénieuse particularité d’orienter l’explosion vers l’extérieur, et donc de préserver la vie de l’équipage et l’intégrité du char, qui reste fonctionnel.  

La plupart des chars modernes sont concernés, mais ce sont probablement les chars américains de la famille des M1 Abrams qui sont à ce jour les mieux dotés en la matière :  

 

Autres exemples ci-dessous avec le Léopard 2 allemand puis le Leclerc français. Les munitions sont à l’abri de compartiments spéciaux : 

 

A noter enfin que tous les chars occidentaux n’ont pas corrigé ce défaut. C’est le cas du Merkava israélien. Sa tourelle ultra-profilée ne permettant pas, ou plus, d’adaptation en matière de gestion des munitions, il mise lui plutôt sur des systèmes de protection “hard kill”. 

Touché-Coulé

La toute récente perte du croiseur Moskva par la Russie lors du conflit ukrainien a remis en lumière le combat naval, et fait prendre conscience au grand public qu’au-delà de la fascination exercée par une flotte de combat, instrument et symbole de puissance d’une nation, un navire de guerre moderne peut encore couler…  Et si le cinéma s’est depuis longtemps emparé du symbole, d’Octobre Rouge à Battleship en passant par Das Boot, le jeu vidéo n’a pas encore pleinement exploité la dimension navale des conflits. 

 Illustration ci dessus: présentation du DLC « Naval Strike » de Battlefield 4 (2014).

 

Un objet vidéoludique complexe 

L’histoire navale militaire passionne car elle est faite d’innovations, d’aventures, de personnalités fascinantes et de batailles tragiques. Tout ce qui est nécessaire à un bon scenario de jeu vidéo… Mais si les combats navals, aéronavals et amphibies ont depuis longtemps investi le domaine des jeux d’action (comme dans les grandes scènes de débarquements de Call of Duty ou Medal of Honor), ce n’est pas ce que recherchent les vrais adeptes de la guerre navale. 

De fait, c’est peut-être la série de jeux de stratégie “Total War” qui a le mieux exploité la puissance des grandes flottes du passé dans ses différents opus. Ainsi, dans Empire, en 2009, les flottes ont une importance capitale dans le contrôle du monde au XVIIIe siècle, et c’est aussi le cas dans les épisodes qui concernent Rome (notamment dans le contrôle du bassin méditerranéen et la lutte à mort contre Carthage) et la Grèce Antique (où mes trirèmes athéniennes sont indispensables à la lutte contre la Perse). 

Assassin’s Creed Odyssey offre quelques moments épiques en mer Egée !

 

Ubisoft avait aussi tenté de rendre compte de la fureur des abordages dans son  Assassin’s Creed Black Flag. Si la gestion de l’artillerie navale est totalement farfelue, avouons que les combats à l’arme blanche se prêtent parfaitement aux assauts sur les ponts des galions espagnols. Origins (2017) et Odyssey (2018) ont tenté de réutiliser la recette (qui aurait pu imaginer autre chose de la part de l’éditeur ?) en la transposant à l’Antiquité, mais le résultat est assez décevant… Espérons que Skulls and Bones, l’arlésienne du jeu de pirate, vienne rectifier le tir ! 

 

La 2ème Guerre Mondiale, un marché à part entière 

S’il est bien une période de la guerre navale surreprésentée dans le jeu vidéo, c’est bien la Seconde Guerre Mondiale. C’est vrai qu’elle offre deux axes scénaristiques majeurs, avec l’avènement de l’aéronavale (avec la guerre du Pacifique et ses affrontements épiques, surtout rendus dans des simulations aériennes) et surtout du sous-marin et de son alter-ego, le destroyer (bataille de l’Atlantique), mais aussi.  

De fait, la série des Silent Hunter (édités, puis développés par Ubisoft) a, depuis presque 30 ans, des fans inconditionnels qui continuent à modder des jeux qui saisissent toujours par leur réalisme et leur technicité. Elle a aujourd’hui des héritiers variés, comme “UBOAT” qui vous permettent, outre de combattre, de gérer l’ensemble de votre équipage dans des sous-marins fidèlement reconstitués. Ou encore “Destroyer – The U-Boat Hunter”, qui proposera bientôt de jouer le chasseur de meutes comme son lointain ancêtre, Advanced Destroyer Simulator. 

Uboat (2019) vous permet de gérer votre équipage de sous-marin.

 

Pour être tout à fait objectifs, n’oublions pas non plus les grands jeux multijoueur à succès comme “World of Warships” ou “War Thunder” ont su rendre accessibles au grand public des affrontements longtemps restés austères. Surtout, ils assurent la transmission d’une certaine culture navale auprès des joueurs.  

On atteint aujourd’hui un niveau de détails impressionnant: ici l’USS Arizona dans War Thunder.

World of warships, rare jeu donnant accès au magnifique cuirassé français Richelieu. 

 

Le combat naval moderne : aussi passionnant que méconnu 

Le combat maritime est donc plutôt à son honneur dans le jeu vidéo, mais il est une période qui reste assez sous exploitée : la période contemporaine, malgré quelques tentatives comme dans “Battlefield 4” 

Et pourtant, elle offre, elle aussi, des scénarios passionnants, avec des flottes à la pointe de la technologie et aux missions complexes, du renseignement à l’extraction de forces spéciales en passant par un conflit à grande échelle. 

Ce désintérêt est peut-être à mettre au crédit des navires de combat modernes, bien moins badass que leurs prédécesseurs cuirassés et bardés de canons, mais qui offrent en réalité une force de frappe bien supérieure avec leurs missiles discrets mais redoutables, et bientôt leurs missiles hypersoniques, voire leurs railguns, initialement prévus pour équiper le destroyer furtif Zumwalt. 

Quelques opus (toujours dans le monde du STR) ont tenté d’inclure le combat naval à leur gameplay et à leur narration, comme “Wargame – Red dragon” (2014), ou le très pointu “Command: Modern Opérations”, un jeu certes austère, mais doté de l’une des bases de données militaires les plus incroyable sur le marché. On peut aussi citer le mythique Fleet Command, édité par le leader mondial de la base de données militaire Jane’s, qui tente à la fin des années 90 de se lancer dans le jeu vidéo. 

La relève est sans doute assurée : “Sea Power”, judicieusement sous-titré “Naval Combat in the Missile Age”, proposera cette année de vous plonger dans une guerre navale fictive de la Guerre Froide. Un parti pris très intéressant, d’autant plus que ce contexte a souvent été la base de techno-thrillers d’anthologie, et notamment ceux de Tom Clancy ! 

Sea Power vous placera dans les années 1980. Et oui, les F-14 Tomcat sont bien présents ! 

 

Espérons que cet article donnera des idées aux éditeurs : ce ne sont pas les scénarios inspirants qui manquent, de la guerre des Malouines à l’opération “Praying mantis”,  fameux affrontement entre les USA et l’Iran dans le Golfe Persique en 1988…